Economie physique : Supprimer l'arbitraire ?

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Economie physique : Supprimer l'arbitraire ?

Message  Apeiron le Mer 5 Sep - 11:01

Introduction

Le concept d'économie physique désigne une économie où les décisions sont prises en fonction des contraintes matérielles (voire scientifiques) et ne sont pas le fait du Prince (arbitraire de la loi) ou des marchés (arbitraire de la finance).

Je vais discuter du sujet en quatre axes chronologiques :
- la physiocratie en France au XVIIIème siècle ;
- la théorie de la valeur de Karl Marx au XIXème siècle ;
- le mouvement technocratique dans les années 1930 aux États-Unis ;
- la commission d'enquête sur le coût réel de l'électricité du 20 mars 2012 avec Jean-Marc Jancovici (Ingénieur conseil).

C'est la dernière partie qui m'a motivée à écrire cet article, et elle consistera en une courte introduction et la vidéo de la commission.
J'ai pour ma part été frappé par la phrase "On ne divorce pas dans un pays sans énergie" que j'ai trouvée assez savoureuse. ^^


La physiocratie

Wikipedia a écrit:
En opposition aux idées mercantilistes, les physiocrates considèrent que la richesse d'un pays consiste en la richesse de tous ses habitants et non pas seulement en celle de l'État. Cette richesse est formée de tous les biens qui satisfont un besoin et non de métaux précieux qu'il faudrait thésauriser. La richesse doit être produite par le travail.

Pour les physiocrates, la seule activité réellement productive est l'agriculture. La terre multiplie les biens : une graine semée produit plusieurs graines. Finalement, la terre laisse un produit net ou surplus. L'industrie et le commerce sont considérés comme des activités stériles car elles se contentent de transformer les matières premières produites par l'agriculture.

Source

Le nom de physiocratie [1] vient de la conception selon laquelle l'économie devrait être dirigée selon les lois naturelles.

En développant ces idées avec des conceptions plus modernes, la valeur d'un objet viendrait de la quantité de travail nécessaire pour le fabriquer (une idée récurrente dans l'économie physique). Rappelons qu'en physique le travail d'une force est l'énergie utilisée par cette force pour modifier un système dynamique. Ainsi, la société est vue comme un système [2] qui peut s'étendre grâce à la quantité d'énergie entrant dans le système, sous forme d'énergie solaire (via l'agriculture). Les activités de transformation, de transport ou de gestion sont négligées face à la nécessité d'augmenter la production des matières premières, c'est à dire l'agriculture voire (j'extrapole peut-être trop ici) la pêche et l'exploitation minière.

Il est à noter que les physiocrates étaient favorables à la libre circulation des marchandises, et que selon eux le pouvoir politique a pour rôle d'assurer l'exercice du droit naturel (donc a priori de se cantonner aux pouvoirs régaliens), ce qui ferait d'eux des précurseurs du libéralisme économique.


La valeur selon Marx

Wikipedia a écrit:
Pour qu'il y ait un échange entre les biens, il faut que les utilités des objets soit différentes, et qu'il y ait un moyen de comparer les deux. Ce qu'il y a de commun entre deux objets, c'est le travail qu'il a fallu fournir pour leur production. [...] Afin de supprimer les individualités, il attribue la valeur aux heures de travail socialement nécessaires dans la société (c'est-à-dire le temps moyen). La valeur de la marchandise est proportionnelle au temps de travail humain.

Un équipement, que Marx appelle le capital, transmet indirectement de la valeur aux marchandises. Quand une machine est utilisée pour fabriquer un objet, la valeur transmise doit prendre en considération le temps de travail humain qui fut nécessaire pour fabriquer la machine, qu'on répartira ensuite sur le nombre total d'objets qu'est capable de fabriquer la machine avant d'être détruite. Lorsque les machines sont performantes, ou lorsqu'elles sont faciles à construire, la valeur des objets baisse car elles transmettent moins de travail humain à chaque objet. C'est effectivement le cas pour les métiers fortement automatisés aujourd'hui.

Le prix de l'objet est la mesure de la valeur. Ce prix peut varier (à la différence de la valeur intrinsèque définie précédemment), selon la monnaie et le marché, c’est-à-dire l'offre et la demande totale en marchandises. Le prix oscille autour de la valeur moyenne de l'objet. Les échanges (les ventes de marchandises) permettent de faire circuler le capital. Le produit de la vente permet de racheter les matières premières, qui permettent de refabriquer les marchandises. Comme l'échange se fait à une valeur plus élevée que son coût réel, chaque cycle permet d'augmenter le capital total. Plus il y a d'échanges, plus le capital augmente.

Source

Dans la conception marxiste de l'économie, la valeur d'un bien vient du travail humain, alors que le capital représente l'investissement pour exercer le travail, c'est à dire l'équipement. Le rôle de la mécanisation est de permettre de fabriquer beaucoup d'objets avec un travail humain initial faible (celui qu'il a fallu pour assembler la machine) en comparaison, ce qui permet de réduire la valeur (à l'échange) de ces objets.

Encore une fois, c'est le travail qui fonde la valeur, mais le travail humain est distingué du travail fait par une machine, et ici l'industrie n'est plus considérée comme une activité stérile : c'est l'activité productive issue de l'association entre le capital et le travail qui permet la création de richesse.

Il est à noter que dans cette conception, les échanges se font à somme nulle et donc la plus-value réalisée par ceux qui détiennent le capital se fait en exploitant ceux qui fournissent le travail. [3]


Le mouvement technocratique

Wikipedia a écrit:
Pour le mouvement technocratique, la société doit être opérée comme une machine, seulement en fonction de sa conception, et non à partir de critères politiques ou moraux, pour atteindre un rendement et une efficacité maximaux en termes énergétiques. Leur idée est d'une part de constituer une "économie de l'abondance", où les biens sont abondants et donc aisément redistribuables, mais aussi d'ôter toute forme de politique ou d'idéologie subjective dans le fonctionnement de la société, qui sont considérés comme des interférences avec la bonne marche d'une société optimale. Le principal critère de bon fonctionnement de la société technocratique se veut quantifiable et objectif : produire un maximum de biens et services avec un minimum d'énergie.

Cette théorie part du constat que tout système d'échange est fondé sur la notion de propriété : un échange de biens, que cela soit par troc ou par paiement sous forme monétaire, est en fait un échange de droits de propriété. La valeur d'un bien est ce que l'on est prêt à recevoir en échange de la perte de son droit de propriété, et possède aux yeux de cette théorie deux défauts : d'une part elle est subjective et d'autre part, elle est liée à l'abondance ou rareté du bien, et est donc sans rapport avec la valeur sociale objective du bien.

La monnaie est ensuite analysée comme matérialisant une dette de la communauté et de la société envers le porteur de la monnaie. Comme la monnaie représente une valeur subjective, et est accumulable, elle est donc perçue comme un moyen de cumuler et de s'approprier - selon des bases entièrement subjectives et sans rapport avec sa valeur sociale - une portion pouvant être importante de la dette de la société entière. [...] La monnaie peut être « créée à partir de rien, et payer pour rien », et est sans rapport avec aucune entité physique, alors que la monnaie sert justement - dans un système prix - à contrôler et à s'approprier les richesses matérielles, nécessaires au fonctionnement et au bien de la société.

Source

Le mouvement technocratique s'est développé aux Etat-Unis suite à la crise de 29, qui a connu une grande mais très brève notoriété en 1932.

Ici, la conception selon laquelle ce sont les lois physiques qui devraient diriger l'activité économique est menée au bout en considérant que l'ensemble de l'économie devrait être dirigée dans son intégralité par des experts chargés d'estimer la quantité de biens à produire et la façon de les répartir de façon optimale. La monnaie, considérée comme trop subjective et pouvant être accumulée, serait remplacée par un certificat d'énergie non cumulable et non transférable en compensation d'un travail organisé de façon à faire fonctionner l'industrie sans interruption, sans oscillation ni à-coup (les détails sont donnés dans l'article).

Il est à noter que l'étatisme total de cette conception est contraire à la conception de laissez-faire présente chez les physiocrates, et que le contrôle de l'économie et de la politique par des experts en fait un système clairement non-démocratique, porteur dans sa philosophie d'un scientisme [4] certain.


Et aujourd'hui ?

Suite aux crises financières successives, à la raréfaction des ressources naturelles et à l'enjeu environnemental de nombreux acteurs sont engagés dans des discussions et des actions sur ce que devrait être notre économie dans les années à venir. Les questions de la croissance économique, de l'inégale répartition des richesses (entre pays ou entre citoyens), de l'efficience des marchés, des agences de notation, du nucléaire et des énergies renouvelables ne semblent pas devoir trouver une réponse simple ou en tout cas relativement partagée.

Durant la récente Commission d'enquête sur le coût réel de l'électricité, Jean-Marc Jancovici propose une vision de la situation globale selon le point de vue d'une économie physique [5]. Ici, le capital c'est du travail passé, le travail c'est de l'énergie et l'énergie vient de l'exploitation des ressources "gratuites" naturelles (en particulier le pétrole). Ce qui donne de la valeur à un bien c'est le temps de travail nécessaire à l'obtenir, et la richesse d'une nation vient des ressources qu'elle est capable d'obtenir.


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[1] En grec : physis signifie nature et cratein gouverner, donc le mot physiocratie serait à traduire par : "une direction selon les lois naturelles".

[2] Vision cybernétique de la société.

[3] J'ai hésité à mettre cette phrase car je ne voudrais surtout pas que la discussion devienne polémique. N'oubliez donc pas que ce n'est pas parce qu'on décrit un système qu'on approuve ce système.

[4] Même article :
"Les faits culturels ou sociologiques sont ignorés, ou traités selon un mode comportementaliste. L'être humain est considéré comme un mécanisme comme un autre : l'observation du contexte et des stimuli permet d'établir des relations de cause à effet dans le comportement humain, individuel ou social. L'"animal humain" est censé répondre naturellement aux mêmes règles du conditionnement classique que les animaux, avec cependant des conditionnements d'un ordre supérieur, et pouvant être conditionnés par un nombre inférieur de stimuli. Avec cette approche, il est possible de traiter les problèmes sociaux et la construction sociale avec les mêmes méthodes scientifiques que les problèmes économiques ou industriels et, selon cette idéologie, avec une efficacité maximale. Pour le mouvement technocratique, « il n'existe qu'une seule science », sans frontières entre les sciences naturelles et les sciences sociales."

[5] Note a posteriori : Derohir a émis quelques doutes sur les chiffres annoncés.
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Re: Economie physique : Supprimer l'arbitraire ?

Message  Imryss le Mer 5 Sep - 13:17

J'ai perdu mon texte dans une fausse manip et je n'ai pas le courage de le refaire alors je me contenterai de la version simplifié : ce tour d'horizon des propositions d'économie physique permet de prendre un peu de recul sur chacune d'entre elle mais je ne vois pas bien quel débat tu veux lancer là.

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Re: Economie physique : Supprimer l'arbitraire ?

Message  Dana le Jeu 6 Sep - 16:24

J'aime bien la vision technocratique, mais elle à l'air de bien déborder de son domaine. C'est une bonne politique si le but est d'entrer en société d'abondance, mais je n'aime pas l'idée selon laquelle l'humain est calculable, comme c'est dit dans cette théorie ou dans celle du libéralisme actuelle. Non pas que ce soit vraiment faux (encore qu'on peut discuter de la propension des gens à se conduire comme des "agents rationnels"), mais du coup, lorsque les gens ne réagissent pas selon le modèle prévu, au lieu de modifier le modèle, les politiques/observateurs/lobby ont pour habitude de reprocher à la population de "ne pas agir rationnellement". J'ai toujours trouvé ça assez dérangeant.

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Re: Economie physique : Supprimer l'arbitraire ?

Message  Apeiron le Mer 12 Sep - 21:54

C'est une bonne politique si le but est d'entrer en société d'abondance
C'est justement le mouvement technocratique qui introduit le concept de société d'abondance, très populaire dans le contexte de crise dans lequel se trouvaient les États-Unis.

lorsque les gens ne réagissent pas selon le modèle prévu, au lieu de modifier le modèle, les politiques/observateurs/lobby ont pour habitude de reprocher à la population de "ne pas agir rationnellement"
Ou alors incitent la population à changer de comportement, par exemple avec les publicités pour la société de consommation. Dans le technocratisme des années 30 l'idée d'un salaire unique n'avait pas été proposé pour des motifs de solidarité sociale, mais parce qu'une population homogène serait plus facilement calculable qu'une population hétérogène.

je ne vois pas bien quel débat tu veux lancer là.
Que penses-tu de tout cela, ô mon technocratique ami ?

Pour ma part, il y a quelques points qui m'intriguent.
Tout d'abord la gestion technocratique n'est pas forcément plus scientifique que le néo-libéralisme, qui possède une théorie développée ainsi qu'une grande mathématisation de ses outils.
Cependant, au vu des crises financières répétées, une gestion plus matérialiste de l'économie semble un bien, mais sous quelle forme ? Un système de rationnement laisserait le contrôle de l'économie à l'Etat, avec les débordements que cela implique.
De plus, l'idée de gérer quelque chose d'aussi important que l'économie uniquement par des spécialistes remet en question l'idéal même de la démocratie.

Ce sont implicitement des questions graves qui sont proposées : quelle est la place de l'argent ? comment répartir les biens ? quels critères utiliser pour comparer différents systèmes ? qui doit prendre les décisions ? etc.
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